Frédéric Mistral

1820-1914

Poète, écrivain provençal. Fondateur du Museon Arlaten à Arles.

chronologie

Repères biographiques

1830

Naissance à Maillane

1848-1851

Réalise ses études de droit à Aix-en-Provence

1854

Création du Félibrige, association littéraire pour la sauvegarde et la promotion de la langue et la culture du Midi de la France

1879

Le Trésor du Félibrige (Lou tresor dou felibrige) : dictionnaire encyclopédique, provençal-français

1891

Fondation du journal félibréen L’Aïoli

1897

Publication de Le poème du Rhône (Lou poèmo dóu Rose) et mise en œuvre d’une collecte pour la création d’un musée ethnographique

1899

Ouverture du premier Museon Arlaten (au no 41 de la rue de la République – Arles)

1903

Création de la « Festo Vierginenco »

1904

Prix Nobel de Littérature

1909

Ouverture du Museon Arlaten sur le site actuel (no 29 de la rue de la République) et inauguration de la statue du poète Place du Forum à Arles.

1914

Décès à Maillane

regard sur

"Les bouées où s’attacheront les racines des futures renaissances" : Frédéric Mistral et la valorisation du costume régional féminin au Museon Arlaten (1896-1904)

par Françoise David

Le Museon Arlaten, situé à Arles, dans les Bouches-du-Rhône11 Sa collectivité de tutelle est le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône depuis 2000. , fait partie des plus anciens musées d’ethnographie régionale français, rassemblant des collections représentatives de la Provence rhodanienne des XVIIIe et XIXe siècles. Il est créé sur la base d’une collecte lancée en 1896 et ouvre ses portes en 1899. Frédéric Mistral, son fondateur, est un poète et écrivain en provençal né en 1830 à Maillane, village des Alpilles. Il conçoit ce musée comme un lieu de mémoire et transmission de la culture traditionnelle. Mais le Museon Arlaten, par le biais de sa muséographie et de son action culturelle, a également constitué un vecteur de sélection et de codification de la tradition, notamment autour du costume local.

Issu d’une famille de propriétaires-exploitants agricoles aisés, Frédéric Mistral poursuit des études qui aboutiront à une licence en droit. Cependant, pétri d’un attachement viscéral à la Provence rurale, toile de fond de son enfance, mais aussi à sa langue et à sa culture, il va consacrer son existence à la valorisation de cette région qu’il / qui l’habite corps et âme. Il développe une œuvre poétique en provençal — pour laquelle il recevra le prix Nobel de littérature en 1904 — influencée entre autres par Homère et Virgile et délivrant une image romantique de la société rurale traditionnelle.

Toute sa création littéraire, son œuvre linguistique, son action associative et sa démarche muséographique22Outre son œuvre littéraire en langue régionale, pour laquelle il reçoit le prix Nobel en 1904, Frédéric Mistral a également fourni un important travail de lexicographie, participant activement à la rédaction du monumental Trésor du Félibrige, dictionnaire embrassant tous les dialectes de langue d’Oc. Il est également l’un des fondateurs en 1854 du Félibrige, association littéraire dont le but est la sauvegarde et la promotion de la langue et la culture du Midi de la France et finalement, le créateur du Museon Arlaten, dont la conception débute en 1896.  seront dédiées à la démonstration de la singularité de la culture provençale, dont l’ancienneté valide l’authenticité, face à une centralisation33Hormis quelques élans de jeunesse, Frédéric Mistral restera généralement en retrait de la vie politique publique. Il défendra néanmoins sans relâche les thèses fédéralistes, maintenant dans son discours et ses projets, notamment celui du Museon Arlaten, un cap régionaliste résolu. perçue comme facteur de dissolution des pratiques locales et de leurs modes d’expression.

Le costume régional au Museon Arlaten, au cœur d’un processus de défense – reconstruction de la culture provençale

En 1896, après la rédaction du Pouèmo dóu Rose (le Poème du Rhône)44Frédéric Mistral, Lou Pouèmo dóu Rose – Le poème du Rhône, Paris, Édit. – impr. A Lemerre, 1897., pour lequel il s’est essayé à la collecte d’informations auprès d’anciens marins et mariniers, Frédéric Mistral s’attèle à la mise en œuvre d’un "musée ethnographique", envisagé comme un "poème en action"55Médiathèque Ceccano, Avignon, Lettre du 3 octobre 1897 à Paul Mariéton (cote présumée d'après le catalogue en ligne BM / MS.4670).. Il est conçu pour conserver les traces matérielles de modes de vie, traditions, croyances, savoir-faire régionaux. Annonçant ses intentions, Mistral écrit : "nous rassemblerons alors les collections en commençant par le costume"66"Lou Museon Arlaten", Journal L’Aïoli, 17 janvier 1896., donnant dès l’origine la primauté au vêtement. Une collecte est lancée par voie de presse, s’appuyant sur un manuel77 Emile Marignan, Instructions pour la récolte des objets d’ethnographie du Pays arlésien, Arles, Musée arlésien d’ethnographie, 1896. s’inspirant de celui rédigé par Ernest Théodore Hamy pour le Musée d’Ethnographie du Trocadéro ; on y note l’importance des objets considérés comme primitifs, censés établir l’ancienneté et la singularité de la culture provençale. Le manuel préconise la collecte des "costumes anciens et modernes d’Arles et des localités voisines", sans indication de genre. Mais l’on constate que les pièces particulières mentionnées font toutes partie de la vêture féminine, essentiellement du XVIIIe siècle88Sont cités : chapeau de feutre, droulet [sorte de casaquin spécifique à longues basques], éléments de coiffe, corsets…. Par le biais de la mise en scène des collections, le musée témoigne en effet de la fin d'un mode de vie ; mais il confère également aux objets présentés une valeur de symboles, représentant une communauté provençale idéale. C’est pourquoi dès sa création, la place du costume est particulière au Museon Arlaten, qui lui assigne un rôle de signal culturel fort.

 

Construction identitaire autour du costume féminin

Le terreau est fertile à Arles, où — depuis la mise au jour d’une statue de Vénus dans le théâtre antique en 1651 — la figure de l’Arlésienne fait l’objet d’un travail de construction, par le truchement des récits de voyage, de la littérature et des arts graphiques régionaux99Les exemples sont trop nombreux pour être développés ici, mais l’on peut citer ici M. Fouque, dans Fastes de la Provence ancienne et moderne, en 1837 : "Malgré la civilisation, le costume des anciennes Provençales n’a éprouvé, depuis ces siècles reculés, que très peu de variations (…)" (p.112) ou le poète Jules Canonge, en 1850, dans Arles en France : "(…) l’Arlésienne se promène , lentement, parmi les ruines, se pose, statue vivante, sur les socles déserts ou s’appuie contre les colonnes à demi renversées (…)" (p.8).. L’idée naît alors et chemine — jusqu’à connaître des résurgences encore aujourd’hui — d’un lien de filiation entre le costume régional arlésien et la vêture antique. L’Arlésienne, maillon d’une chaîne ininterrompue depuis l’Antiquité, prouve l’ancienneté et l’authenticité de l’identité autochtone. 

Muséographie et action culturelle

Au Museon Arlaten, Frédéric Mistral décline cette notion : le costume régional féminin devient le symbole d’une autochtonie enracinée, d’une culture vénérable qui mérite d’être ravivée, face à la centralisation et à l’uniformisation des mœurs qui lui serait inhérente. Il incarne et manifeste un pays.

La muséographie d’origine accorde déjà une large place au costume d’Arles, puisqu’il est présent dans une salle double, dédiée aux vêtements, bijoux et représentations du costume des XVIIIe et XIXe siècles, présentés dans de grandes armoires vitrées et assorties d’une iconographie documentaire importante. Mais la véritable innovation en termes de présentation des costumes masculins comme féminins consiste en deux grands dioramas figurant des rituels sociaux (une scène de relevailles et une veillée de Noël), forme muséographique inspirée des mises en scène des musées scandinaves, des Expositions universelles et du Musée du Trocadéro.

Bien entendu, toutes les pièces présentées sont issues du costume régional et témoignent des évolutions vestimentaires entre la fin du XVIIIe et celle du XIXe siècle dans la région d’Arles. La démonstration reste néanmoins implicite, car les informations sur les objets sont absentes du dispositif, qu’il s’agisse d’une datation précise, de leur provenance ou de leur contexte d’utilisation, donnant au visiteur l’illusion d’un costume homogène sur tout le territoire concerné, quelles que soient la localité d’origine ou la classe sociale. Cette présentation spectaculaire voulue par Frédéric Mistral sert tout à fait ses objectifs : faire du costume non pas un objet d’étude, mais un emblème culturel.

Dès sa création, le Museon Arlaten est donc au cœur d’un processus de sauvegarde, mais également un opérateur d’invention, de relance et de codification de la tradition. Mistral écrit précisément vouloir "sauver les vestiges de notre ancienne originalité nationale, car le monde se rue avec une rapidité vertigineuse vers l’horrible uniformité, la laideur et l’ennui. Nos collections du Museon seront peut-être les bouées où s’attacheront les racines des futures renaissances."1010Lettre du 17 juin 1898 à Emile Espérandieu dans Claude Mauron, Frédéric Mistral, Paris, A. Fayard, 1993, p.313.

Ces présentations muséographiques vont donc s’accompagner d’une action culturelle volontariste, par exemple avec la création de la Festo Vierginenco, ou fête de la prise du ruban1111En 1903, est organisée au musée une petite cérémonie pour encourager les jeunes filles, qui sont vingt-trois à participer, à réinvestir le costume d’Arles, qui n’est plus guère porté au début du XXe siècle. L’année suivante, Frédéric Mistral organise au théâtre antique d’Arles, une célébration de l’Arlésienne en costume. Trois cent soixante-dix jeunes filles habillées reçoivent un diplôme et une petite broche devant dix mille spectateurs. Frédéric Mistral énonce dans son discours : "Grâce au diadème qui ceint votre front et grâce à ce costume que vous portez fièrement, patriotiquement, costume qui, aujourd’hui, est le plus élégant de tous, vous êtes la gloire d’un peuple et le signe vivant de la Provence lumineuse …" (cité dans Jules Charles-Roux, Le costume en Provence, Paris, A. Lemerre, Lyon, A. Rey, 1907, p. 286). , dont la première édition se tient au Museon Arlaten. Elle célèbre l’Arlésienne en costume, dès lors érigée en emblème vivant de la culture provençale. Ce rituel se tient encore aujourd'hui chaque année au mois de juillet aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Les jeunes filles y prennent le costume "en ruban" et s’engagent à maintenir cette tradition. 

De la constitution des collections à la création de rituels en passant par la muséographie, Frédéric Mistral a fait du costume régional féminin un signal identitaire incontournable et du Museon Arlaten un point d’ancrage du sentiment d'appartenance au territoire. Le musée conserve encore aujourd’hui une charge symbolique importante, signe de son empreinte dans le processus de construction identitaire régionale, image avec laquelle ce musée du XXIe siècle doit apprendre à composer, entre mise à distance et dialogue.