Section rétrospective présentée lors de l’Exposition des Arts de la Femme
Union centrale des arts décoratifs
Section rétrospective présidée par Alfred Darcel
Organisée du mois d’août au mois de novembre 1892 par l’Union centrale des arts décoratifs sous la direction de Marius Vachon (1850-1928), l’Exposition des Arts de la Femme est la première exposition française spécialement dédiée aux arts, aux enseignements artistiques et à la parure de la femme. L’Exposition se déroule dans le Palais de l’Industrie, alors situé sur l’avenue des Champs-Élysées à Paris, et regroupe approximativement un millier d’exposant·es et près de 28 000 visiteur·euses venu·es de toute l’Europe.
Au sein de l’Exposition, une section rétrospective, présidée par Alfred Darcel (1818-1893), vice-président de l’Union centrale des arts décoratifs et directeur du musée de Cluny, réunit des musées, des entreprises, des collectionneurs et collectionneuses de renom autour d’objets anciens « exécuté[s] pour ou par la femme ». Cette section ambitionne de dresser un panorama historique et international de la parure féminine, afin de participer à l’éducation artistique du public et de légitimer les arts décoratifs.
Plan des Galeries du premier étage dans Exposition des arts de la femme : guide-livret illustré : Palais de l'industrie (2e édition)
Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques
Ensemble de vitrines des colonies françaises, Section rétrospective à l’Exposition des Arts de la Femme organisée par l’Union centrale des arts décoratifs, dans Album Maciet « Expositions UCAD. XIXe et XXe siècles. 1892-1914 »
Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs
Salle des costumes et tissus anciens asiatiques, Section rétrospective à l’Exposition des Arts de la Femme organisée par l’Union centrale des arts décoratifs, dans Album Maciet « Expositions UCAD. XIXe et XXe siècles. 1892-1914 »
Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs
Salle de la Mode au XIXe siècle, Section Rétrospective à l’Exposition des Arts de la Femme organisée par l’Union centrale des arts décoratifs, dans Album Maciet « Expositions UCAD. XIXe et XXe siècles. 1892-1914 »
Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs
Une salle des Ornements de la Femme – La mode d’après les portraits et œuvres d’art à l’usage de la femme organisée par l’Union centrale des arts décoratifs, Section Rétrospective à l’Exposition des Arts de la Femme, dans Album Maciet « Expositions UCAD. XIXe et XXe siècles. 1892-1914 »
Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs
Salle de l’histoire de la coiffure, Section Rétrospective à l’Exposition des Arts de la Femme organisée par l’Union centrale des arts décoratifs, dans Album Maciet « Expositions UCAD. XIXe et XXe siècles. 1892-1914 »
Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs
Salle de l’histoire de la coiffure, Section Rétrospective à l’Exposition des Arts de la Femme organisée par l’Union centrale des arts décoratifs, dans Album Maciet « Expositions UCAD. XIXe et XXe siècles. 1892-1914 »
Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs

Exposition des arts de la femme : guide-livret illustré : Palais de l'industrie (2e édition)
Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques
La section rétrospective de l’Exposition des Arts de la Femme de 1892
Titre
Dès 1884, l’Union centrale des arts décoratifs (UCAD) lance une série d’expositions contenant systématiquement une partie rétrospective1↳1Archives du Musée des Arts Décoratifs, Paris, Article 5, Dossier D1/27, 1895.. L’Exposition des Arts de la Femme ne fait pas exception, en proposant une section rétrospective placée en parallèle des groupes modernes (Beaux-Arts, Travaux d’arts féminins, Écoles, Manufactures nationales). À cet égard, elle se situe au premier étage du Palais de l’Industrie et s’étend sur quinze salles situées à côté de la grande nef, tandis que les groupes modernes occupent les salles restantes. Cette disposition a pour objectif de faire dialoguer le passé et le présent : elle doit participer d'une éducation artistique des publics amateurs, artistes et ouvriers, au sein de laquelle les critères de goût s'ancreraient dans l'histoire des arts décoratifs2↳2Rossella Froissart Pezone, « Chapitre premier. Des arts “mineurs” ? », dans L’art dans tout. Les arts décoratifs en France et l’utopie d’un Art nouveau, Paris, CNRS Éditions, 2005, p. 12-13.. Certains critiques, peu convaincus par la thématique des arts de la femme, n’hésitent pas à saluer les qualités de la section rétrospective, à l’instar d’un article du Monde illustré qui affirme qu’elle « constitue le véritable intérêt de l’exposition3↳3G. Lenôtre, « L’Exposition des Arts de la Femme », Le Monde illustré, no 1846, 13 août 1892, p. 101-102. ».
question
Comme dans le reste de l’Exposition, le textile y occupe la plus grande place. En effet, il concerne plus de la moitié des objets anciens exposés, comme les dentelles d’art, des textiles d’ameublement ou les costumes historiques originaires de divers continents. Dès lors, les enjeux institutionnels, pédagogiques, politiques et économiques de la section rétrospective seront découverts grâce au panorama international de l’histoire de la mode et du textile qu’elle présente. En référence directe au titre de l’Exposition, la place accordée aux femmes qui participent à cette Exposition, en tant qu’exposantes ou en tant que membres des comités d’organisation, sera également examinée.
La section rétrospective est répartie en trois groupes thématiques, qui englobent tous des objets textiles et des arts décoratifs entretenant un lien avec les femmes. Le premier groupe est consacré à une histoire illustrée et en costumes de la mode féminine. Le deuxième, intitulé « œuvres et objets d’art à l’usage de la femme », contient des bijoux, des instruments de toilette et de travail féminins, du mobilier, ainsi que des œuvres d’art ayant appartenu à des femmes célèbres, telles que la reine Marie-Antoinette. Le troisième groupe présente des travaux d’art féminins, tant des peintures, des sculptures et des dessins que des travaux d’aiguille « de tous temps et dans tous les pays4↳4Union centrale des arts décoratifs, Exposition des Arts de la Femme, Guide-Livret illustré, 2e édition, Paris, Imprimerie de A. Warmont, 1892, p. 115. ».
Lorsqu’elle organise l’Exposition, l’UCAD fait appel à des comités de patronage et d’organisation internationaux, dont les membres sont des personnalités éminentes du monde européen de l’art. Au sein du comité de patronage, siège une majorité d’hommes appartenant à des institutions étrangères de renom5↳5Les pays représentés sont l’Italie, la Russie, l’Autriche-Hongrie, l’Espagne et l’Angleterre., tels que J. de Falck, directeur du musée d’Art et d’Industrie de Vienne, ou sir Philippe Cundiff Owen, directeur du South Kensington Museum. S'y distinguent égalementdes femmes célèbres pour leur implication dans le mécénat des arts et de la mode : la comtesse Greffulhe6↳6Elisabeth Greffulhe (1860-1952), née Riquet de Caraman, est une aristocrate et une mécène des arts, qui se passionne notamment pour la musique. Lors de cette Exposition, on la découvre comme collectionneuse d’objets textiles anciens. Elle est inscrite au Comité des Dames de l’UCAD dès sa création en 1895., la vicomtesse de Janzé, la vicomtesse de Courval et la duchesse d’Uzès7↳7Marie Clémentine Rochechouart-Mortemart (1847-1933), duchesse d’Uzès, est une figure importante de l’émancipation féminine au XXe siècle. Mécène des arts et sculptrice, elle est adhérente au Comité des Dames de l’UCAD dès 1895 et est la présidente de l’Union des femmes peintres et sculpteurs (UFPS) de 1901 à 1903. Elle est nommée officière de la Légion d’honneur en 1931..
Les comités et sous-comités d’organisation de la section rétrospective sont, quant à eux, presque intégralement composés d’hommes. Ils font partie d’institutions nationales, comme l’Opéra et l’Institut, d’organes de presse et de musées, à l’instar de Antonin Terme, conservateur du musée historique des tissus à Lyon. Quelques femmes y participent toutefois : Mme Jane Dieulafoy8↳8Jane Dieulafoy (1851-1916), née Magre, est archéologue, voyageuse, journaliste et artiste. Elle obtient la Légion d’honneur en 1888., pour la section des restitutions de costumes anciens, ainsi que Mme Amélie Duruy9↳9Épouse de George Duruy (1853-1918), historien et romancier. et Mme Spitzer10↳10Victoria Spitzer, née Feist, est l‘épouse du grand collectionneur Frédéric Spitzer (1815-1890). Elle est également collectionneuse et présente ses objets, des arts décoratifs et des textiles, à l’Exposition. pour la classe des instruments de toilette et de travail de la femme. En invitant ces notables à participer aux comités, l’UCAD peut s’appuyer sur leurs réseaux et solliciter de nouveaux exposants et exposantes possédant des collections privées ou muséales.
Le livret de l’Exposition permet d'identifier 230 personnes et institutions exposantes de la section rétrospective. Cependant, le nombre de participant·es est assurément plus élevé, car il exclut d’emblée les associations et les entreprises, dont le nom des membres n'est pas mentionné. C'est, par exemple, le cas des exposantes du comité féminin de l’Umelecka beseda11↳11Le comité féminin de l’association artistique Umelecka beseda est fondé vers 1886 à Prague. Il a pour objectif de valoriser les broderies populaires tchécoslaves, grâce à l’organisation d’expositions et l’acquisition de collections de broderies. Leurs collections servent de modèles aux élèves des écoles municipales de jeunes filles à Prague., dont l'activité de « propagation » des broderies populaires tchécoslaves occupe le grand salon d'honneur. Cependant, la section rétrospective permet de découvrir plus d'une cinquantaine de collectionneuses d'art décoratif. Il faut souligner la nouveauté de l'exposition de leur collection dans un lieu public : celles-ci, majoritairement composées d’objets des arts décoratifs, de photographies et de produits textiles, souffrent de leur association aux impératifs domestiques. De ce fait, le rôle des femmes tend à être négligé par le monde de la collection12↳12Julie Verlaine, Femmes collectionneuses d’art et mécènes de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2013, p. 26-27.. Leurs productions artistiques remportent toutefois un énorme succès auprès du public, à l’instar de la rétrospective de mode proposée par Mme Charles Cosson sous la forme d’une série de seize poupées retraçant l’histoire de la mode, de l’Antiquité à 189213↳13T.G., « Les poupées de Madame Charles Cosson », Le Figaro illustré, no 34, janvier 1893, p. 3-4..
Si le nombre total d'objets exposés n'est pas mentionné, il est possible de l'évaluer à plus d'un millier, en décomptant au moins 600 dentelles, tapisseries et broderies destinées à la décoration des vêtements ainsi que des objets d’arts décoratifs contemporains (rideaux, nappes, éventails, etc.). S'y ajoutent d’autres œuvres et objets anciens, notamment du mobilier, des sculptures, des portraits, des bijoux et des instruments de couture.Le groupe 1, dédié à l’histoire du costume féminin, comprend une grande variété de vêtements et d’accessoires de mode. Ces derniers sont présentés en un panorama historique et ethnographique, qui présente des costumes européens, africains et asiatiques. Une partie de ces parures est présentée sous la forme de mises en scène, semblables aux period rooms, peuplées de figures de cire créées par le musée Grévin14↳14Rémi Labrusse, « Des pièces d’époque aux capsules temporelles. Temps historique et temps vécu dans l’expérience esthétique », Gradhiva, no 28, 2018, p. 76-111.. Initialement, elles devaient retracer l'histoire de la mode française du XVe siècle à 1860 en dix-sept scènes incluant des créations de couturiers, d'ébénistes et de bijoutiers parisiens renommés. Cependant, le projet est abandonné la veille de son installation et seules deux mises en scène voient le jour, grâce au concours de collectionneurs, de collectionneuses et de couturières. Une dizaine de mannequins de cire sont habillés de véritables costumes anciens ou de reproductions et sont répartis en deux tableaux, intitulés Les délices de la maternité et L’heure du thé. La reconstitution factice de ces deux scènes fait appel à de nombreux·ses professionnel·les : certains costumes sont conçus par la maison Sarah Mayer et A. Morhange, les dentelles exécutées par M. Ancelot, les personnages de cire sculptés par M. Crouillebois, les coiffures réalisées par Auguste Petit et le mobilier produit dans les ateliers du tapissier M. Jansen15↳15L. Delamarre, « La Coiffure de Femme dans tous les temps à l’Exposition des Arts de la Femme, Palais de l’Industrie », Supplément au Gaulois, 11 octobre 1892, p. 1.. Finalement, seul le thème de la coiffure donne lieu à une rétrospective historique relativement continue, de l'Antiquité au Second Empire, dans salle 30. Elle est réalisée par une quarantaine d’artistes coiffeurs parisiens qui apprêtent soixante-six bustes et trois mannequins habillés par des costumes et des corsages exécutés par des couturières parisiennes d’après de la documentation historique.
Aux côtés de ces vêtements figure une histoire illustrée de la mode féminine qui, à l’aide d’une série de tableaux, de photographies, de dessins et de sculptures prêtés par des collectionneurs et collectionneuses, en retrace les variations de l’Antiquité jusqu'au moment de l’Exposition.
Le groupe 1 se distingue par sa dimension internationale : elle réunit une multitude de costumes nationaux et régionaux, ainsi que des artefacts historiques originaires de plusieurs continents. Étant internationale, elle est l’occasion pour tous les pays participants de valoriser leurs arts et leurs patrimoines auprès de l’Europe entière. Le 31 octobre, la section rétrospective est visitée par le président de la République, Sadi Carnot, ainsi que par une dizaine de hauts-fonctionnaires, comme Henry Roujon (1853-1914), le directeur des Beaux-Arts16↳16E.T., « Bulletin de la Société », Revue des Arts décoratifs, t. XIII, 1er juillet 1892, p. 152-153., ce qui témoigne de l’importance politique de l’Exposition. En effet, le XIXe siècle est une période d’édification des identités nationales dans de nombreux pays européens, qui puisent notamment dans les arts populaires et les costumes traditionnels pour se définir17↳17Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales : Europe, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, 2014 (1999).. L’Autriche-Hongrie, par exemple, envoie plus de quatre-vingt-dix vêtements traditionnels de huit régions de l’Empire, issus des collections du Musée impérial autrichien d’art et d’industrie de Vienne. Elle présente notamment, dans le salon d'honneur, le mannequin d'une paysanne « russénienne du pays de Kossow18↳18Archives du Musée des Arts décoratifs, Paris, Article 4, Dossier D1/25, 1892. » de Galicie dont le vêtement est composé de six pièces, parmi lesquelles une chemise brodée. De la même manière, le Muséum de Nantes prête à l’Exposition un total de cinquante-deux pièces, principalement des vêtements, arrangées en deux costumes de mariées et un costume de travail de femme originaires de plusieurs villages de Loire-Inférieure.
La puissance des empires coloniaux français et anglais se manifeste dans l'Exposition des objets artisanaux et des vêtements traditionnels d'une quinzaine de régions conquises, telles que Madagascar, la Nouvelle-Calédonie, la Guadeloupe, l’Indochine, l’Inde, le Sénégal, la Guinée ou le Congo19↳19Archives du Musée des Arts décoratifs, Paris, Article 4, Dossier D1/25, 1892. . Enfin, une salle entière est consacrée aux arts de la femme en Chine et au Japon, dans laquelle sont visibles quatre robes de cour japonaises des XVIe et XVIIe siècles prêtées par le collectionneur Charles Gillot (1853-1903).
Ainsi, la section rétrospective de l’Exposition des Arts de la Femme, présentée comme un panorama international et historique des modes féminines, a des enjeux multiples. D’une part, elle permet à l’UCAD d’élargit son réseau et son influence, en mobilisant des personnalités, des musées, des associations et des institutions étrangères. Dans ce processus, elle veille à valoriser le rôle des femmes dans le domaine des arts décoratifs, de la mode et des textiles, dont elles sont les principales actrices économiques et par conséquent, celles dont dépend la survie de certaines industries. D’autre part, elle vise à l’éducation artistique des publics amateurs, en adossant la production contemporaine sur des savoirs historiques, régionaux et ethnographiques. Ces enjeux rejaillissent sur la place de l’UCAD dans le développement et la légitimation des arts décoratifs français.