Autour de la Tour (1899-1900)
Galeries Lafayette, Société de l'Histoire du Costume, Musée Carnavalet
Pierre Gobion administrateur des Galeries Lafayette, Georges-Gustave Toudouze, président de la Société d'Histoire du Costume et François Boucher, conservateur du musée Carnavalet
Autour de la Tour (1899-1900) est une exposition d’art qui se tient aux Galeries Lafayette, grand magasin de nouveautés parisien, entre le 1er mars et le 30 avril 1943, soit pendant l’Occupation allemande de Paris (1940-1944). Elle a pour sujet la mode, la société et les innovations liées à l’Exposition Universelle de 1889 et de 1900, toutes deux organisées à Paris. Probablement installée au deuxième étage de ce magasin, elle est organisée par Pierre Gobion, administrateur en charge de la direction artistique des ateliers d’art de la Maîtrise. Pour l’aider dans cette tâche, et en dépit des difficultés qui incombent à la situation de Seconde Guerre mondiale, il fait appel à deux acteurs : Georges-Gustave Toudouze (1877-1972), président de la Société de l’Histoire du Costume et François Boucher (1885-1966), conservateur du musée Carnavalet.
La collaboration entre le musée Carnavalet et les Galeries Lafayette pendant l’Occupation allemande de Paris (1940-1944) : l’exemple d’Autour de la Tour (1889-1900)
Les grands magasins parisiens sont en pleine expansion depuis le milieu du XIXe siècle. En 1934, ces « entreprises privées »1↳1 Pour aller plus loin, voir Aurore Prioux, Georges Grappe et le Musée Rodin : un conservateur à l’heure de l’Occupation (1940-1944), mémoire de master 1, École du Louvre, Paris, 2024, p. 13. sont invitées à constituer leur propre Défense Passive.2↳2Yacine Chitour, « Les grands magasins face à la Seconde Guerre mondiale » in Retronews, 22 novembre 2024. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026). Symbole du commerce du luxe de la capitale française, elles vivent malgré elles au rythme de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).
Les Galeries Lafayette, fondées en 1893 par Théophile Bader (1864-1942) et Alphonse Kahn (1864-1927) est l’une de ces entreprises au sort particulier pendant l’Occupation allemande de Paris (14 juin 1940 - 24 août 1944). Le Cri du peuple de Paris appelle au remplacement de son administration en novembre 19403↳3 Le Cri du peuple de Paris, A1, no38, 25 novembre 1940, p. 2. [En ligne].(Consulté le 01/06/2026). et la direction est confiée à « Monsieur Pothier, l’un des dirigeants des Trois-Quartiers »4↳4 Max Heilbronn, Jacques Varin, Galeries Lafayette, Buchenwald, Galeries Lafayette, Paris, Economica, 1989. p.74. , une autre enseigne de luxe parisienne. Le conseil d’administration est présidé par Monsieur Gallay, employé par le Crédit Commercial de France. Ce dernier achète les actions de la famille Bader avec une clause secrète qui indique la restitution des actions à la famille Bader, lorsque la guerre sera terminée. Cet accord est découvert par les autorités allemandes, qui obtiennent non seulement la vente des actions familiales, mais aussi le renvoi des directeurs juifs le 31 janvier 1941. Ce sont ensuite Max Heilbronn (1902-1998) et Raoul Meyer (1892-1970) qui sont renvoyés le 28 février 19415↳5 Ibid., p. 75. , pour le fait qu’ils sont tous deux les gendres de Théophile Bader, alors de confession juive. Un nouvel administrateur est nommé à la tête des Galeries Lafayette, Monsieur Harlachol. Permises par la collaboration du régime de Vichy, ces décisions n’apportent pas « une connaissance étendue des mécanismes précis de l’aryanisation et de la germanisation du groupe »6↳6 Pour aller plus loin, voir Philippe Verheyde « 6 – Quand le ministre s’en occupe » in Les mauvais comptes de Vichy – L’aryanisation des entreprises juives, Paris, Éditions Perrin, hors collection, 1999, p. 131-154. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026).
Dans ce contexte particulier, l’économie textile est elle aussi en difficulté. Entre restrictions économiques et pénuries de matières premières, les grands magasins parisiens ne peuvent proposer de nouvelles collections, comme en témoignent les stands de vêtements à la Foire de Lyon de 1942, peu achalandés en la matière.7↳7 Revue Technica, Association des Anciens Élèves de l’École centrale Lyonnaise, Numéro spécial de novembre 1942. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026). S’ « Il n’y a plus rien dans les boutiques ? Les vitrines deviennent de plus en plus des œuvres d’art, d’art pur, d’art pour l’art. Le souci du décor a remplacé le souci de vendre. Aux Galeries Lafayette, les mannequins de Siegel sont pâles, évanescents. L’étiquette le dit : ils sont « épuisés » ou « factices ». 8↳8 Marie-Claire, no246, 1er juin 1942, p. 5. [En ligne]. (Consulté le 28/07/2025).
Ce « souci du décor » se traduit par la réalisation d’expositions, initiées par Pierre Gobion, ancien président de l’Union Artistique française9↳9 L’Ère nouvelle, no738, 4 janvier 1922, p. 3. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2025). , désormais administrateur en charge de la direction artistique des ateliers d’art de la Maîtrise, fondés en 1921 par le magasin. 10↳10 Pour aller plus loin, voir Jérémie Cerman, « Les ateliers d’art des grands magasins : l’exemple de la Maîtrise des Galeries Lafayette » dans Amélie Gastaut (dir.), La naissance des grands magasins : mode, design, jouet, publicité 1852-1925, cat.exp, (Paris, Musée des Arts Décoratifs, 2024), Paris, Éditions du musée des Arts décoratifs, 2024, p. 164-201. Dans le cadre de ces manifestations, entre 1942 et 1944, Pierre Gobion échange avec François Boucher (1885-1966), le conservateur du musée Carnavalet. Ce musée aux activités prolifiques pendant cette période 11↳11 Pour aller plus loin, voir Aurore Prioux, Entre expositions, prêts et dons : la vie du musée Carnavalet pendant l’Occupation (1940-1944), mémoire de master 2, École du Louvre, Paris, 2025. , est dépositaire des collections de costumes de la Ville de Paris ce qui motive cette collaboration et accompagne les débats naissants autour de la création d’un musée consacré au costume12↳12 Le Matin, no21.550, 31 juillet 1943, p. 1. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2025). . À sept reprises pendant l’Occupation, des expositions sont organisées avec son concours, au moyen de 224 prêts, sur des thématiques proches des grands magasins parisiens : en 1942, par exemple, Jouets et Poupées d’Autrefois fait suite à une exposition sur La femme et son décor sous le Consulat et l’Empire.
Les Galeries Lafayette s’associent également à Georges-Gustave Toudouze (1877-1972), président de la Société de l’Histoire du Costume depuis le décès de Maurice Leloir (1853-1940), le 7 octobre 1940. Indéniablement liée au musée Carnavalet13↳13 La Société de l’Histoire du costume (1907-1954), sous la présidence de Maurice Leloir, fait don de 2 000 pièces de vêtements à la Ville de Paris le 30 décembre 1920, ce qui explique le lien subsistant entre la société et le musée Carnavalet. « L’histoire du musée », Palais Galliera. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026). , la Société de l’Histoire du Costume aide à la préparation de certaines de ces expositions, lorsqu’elles impliquent l’exposition de vêtements ou d’accessoires de mode. De ces années de collaboration avec le musée Carnavalet, 1943 est la plus prolifique. Le 23 janvier 1943, Pierre Gobion revient vers François Boucher avant même que l’exposition Jouets et Poupées d’Autrefois ne soit fermée pour un nouveau projet : Autour de la Tour (1889-1900).
Lettre de Pierre Gobion, administrateur chargé de l’organisation artistique des Galeries Lafayette, à François Boucher, 23 janvier 1943, Paris, Archives du musée Carnavalet, Cote 1 AH 15.
Autour de la Tour (1889-1900) est l’une des expositions qui s’inscrit dans cette dynamique d’échanges entre institutions publiques et privées, exceptionnelle en cette période d’occupation allemande. Cette manifestation, vraisemblablement présentée au deuxième étage des Galeries Lafayette, prend appui sur la création de la Tour Eiffel entre 1887 et 1889 pour l’Exposition universelle de cette même année et s’étend au contexte de l’Exposition Universelle de 1900. Les Galeries Lafayette choisissent de s’intéresser aux tendances vestimentaires et aux métiers de cette époque, du 1er au 31 mars 1943. Rencontrant « le plus chaleureux accueil auprès de la Presse Artistique et d’un public averti »14↳14 Archives du musée Carnavalet, Paris, Lettre de Pierre Gobion à François Boucher, le 17 avril 1943, Série 1 AH, Boîte no1. Prêts d’œuvres du musée Carnavalet aux expositions extérieures, 1942-1953, Cote 1 AH 15. , sa clôture est reportée au 30 avril 1943. Cette exposition est vivement encouragée par Georges-Gustave Toudouze, qui demande le prêt de certaines pièces de vêtements au musée Carnavalet par l’intermédiaire de Pierre Gobion.
Chose rare réalisée à la demande de François Boucher15↳15 « Je n’ai pas perdu non plus de vue votre désir de recevoir pour les collections du Musée la documentation photographique de toutes nos manifestations et je fais établir les clichés dans ce but. ». Archives du musée Carnavalet, Paris, Lettre de Pierre Gobion à François Boucher, le 27 juillet 1943, Série 1 AH, Boîte no1. Prêts d’œuvres du musée Carnavalet aux expositions extérieures, 1942-1953, Cote 1 AH 15. , des photographies sont prises de cette exposition, pour constituer une documentation sur ces évènements16↳16 Les photographies conservées au musée Carnavalet concernant Autour de la Tour (1889-1900) sont réunies sous la série PH24 094 à PH24 105. Elles constituent sans doute le don manuel de Pierre Gobion au musée après le 13 août 1943.. Détaillées, elles démontrent de la richesse de cette exposition, profitant de prêts de pièces importantes (robes, véhicules hippomobiles) et d’une scénographie soignée, digne d’expositions antérieures à 1940. Le musée Carnavalet consent au prêt de 83 éléments de ses collections, dont des vêtements et des accessoires de mode ainsi qu’une large variété de productions d’art graphique. Pierre Gobion précise toujours que ces manifestations n’ont pas de but commercial et il produit à cet effet de manière systématique, un formulaire de remise des collections prêtées, prouvant l’organisation minutieuse de ces expositions.
Le contenu de l’exposition Autour de la Tour (1889-1900), connu par les archives du musée Carnavalet, reste finalement incomplet : les Galeries Lafayette aryanisées, peu de pièces d’archives ont été conservées malgré le succès de ces expositions. Bien que seuls les prêts du musée Carnavalet soient dénombrables à travers ces recherches, d’autres acteurs, privés comme publics, apparaissent participer à ces manifestations par des prêts, sans qu’ils soient toujours identifiés et identifiables.
Pour l’exposition Le Décor de la Table et la Porcelaine de Limoges, réalisée en 1944 avec le concours du musée Carnavalet, l’hebdomadaire France-Europe assure que les Parisiens trouveront cette exposition à leur goût, malgré les restrictions alimentaires en vigueur, qui en font « un thème d’exposition assez peu de circonstances »17↳17 France-Europe, nà89, 14 avril 1944, p. 2. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026).. La présentation soignée d’Autour de la Tour (1889-1900) apparaît, en rétrospective, être d’un luxe inattendu pour cette période, tout comme sa suivante, La Chaussée d’Antin au temps des Équipages, également sujet de photographies.
Si le musée Carnavalet participe aux manifestations d’autres magasins reconnus tels que Le Bon Marché ou les Grands magasins du Louvre en 1943, il consent également au prêt de vêtements et accessoires après l’Occupation allemande, notamment aux Trois-Quartiers en juillet 1945 pour une exposition autour de l’Époque romantique et Second Empire. Cette tendance à la production d’expositions artistiques de la part des grands magasins parisiens s’observe de façon si intensive qu’elle est interrogée par la presse : « Les Galeries Lafayette n’avaient plus grand’ chose à mettre dans leurs vitrines. [...] Un vrai musée. Il y avait les magasins et le musée du Louvre. Voilà, maintenant, les magasins et le musée Lafayette. À quand le musée du Bon Marché et celui de la Samaritaine ? »18↳18 L’Effort, no604, 9 mai 1942, p. 2. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026). En considérant le contexte de l’Occupation, « ce triomphe de l’histoire sur le commerce peut être considéré comme un moyen ingénieux et gracieux de faire de nécessité vertu »19↳19 7 jours, no79, 15 décembre 1940, p. 5. [En ligne] (Consulté le 01/06/2026). .
À la Libération, les Galeries Lafayette retrouvent leur activité première, celle commerciale. Elles célèbrent la fin de la guerre avec des bijoux, tels qu’une broche « 4 drapeaux alliés », une « main en V » ou une « Jeep » dorée pour leur catalogue de l’été 194520↳20 Archives des Galeries Lafayette, Paris, Catalogue de l’été 1945, (document numérisé), p. 6. , ce qui n’est pas sans rappeler La Jeep de la Libération de la maison Mauboussin ou les ouvrages d’orfèvrerie de la branche anglaise de la maison Cartier pendant la guerre21↳21 Pour aller plus loin, voir Diane Dosso, « Cartier, une maison de joaillerie au diapason de la France libre » dans Vincent Giraudier, Sylvie Le Ray-Burimi (dir.), Un exil combattant : les artistes et la France, 1939-1945, cat. exp., (Paris, Musée de l’Armée, 2025), Paris, Éditions Gallimard / Musée de l’Armée, p. 50-51. .
Ces collaborations originales entre le musée Carnavalet et les Galeries Lafayette prennent fin en 1946 avec une dernière exposition intitulée Au Bonheur des Dames. À cet effet, le musée Carnavalet réalise un prêt d’ombrelles et de divers souvenirs d’histoire 22↳22 La Française, no15, 6 avril 1946, p. 2. [En ligne]. (Consulté le 01/06/2026).. Ces manifestations d’un autre genre, permises par les autorités allemandes, bien que contraintes par le contexte de la Seconde Guerre mondiale, préfigurent le travail proposé en 1953 par François Boucher. Retraité de son poste de conservateur du musée Carnavalet, membre de l’Union Française des Arts du Costume, il participe à l’exposition Cinquante ans d’élégance parisienne, tenue dans les locaux des grands magasins du Printemps.



